Sens de l ' ascése
Au point de départ de la vie ascétique, le passage de langoisse au désir ou, si lon veut, du désir comme manque au désir comme élan.
Lhomme est créé à limage de Dieu, à limage pour la ressemblance : Il nest vraiment homme que sil assume librement sa condition dimage.Or cette plénitude se voile sans cesse. Se produit comme un lien de possession réciproque entre l'homme et le monde. Je deviens sans cesse ma propre idole, pour reprendre une expression de saint André de Crête. Ainsi se fait leffondrement dune existence « selon la nature » - la nature, ici, étant inséparable de la grâce -,- à une existence « contre nature », cependant stabilisée par la miséricorde de Dieu. La nature de lhomme est dédoublée: limage, avec sa saveur paradisiaque, nest pas supprimée. Et cest justement son dynamisme dévié qui provoque ce que la tradition ascétique nomme les « passions ». Passions, formes didolâtrie, obscur désir de Dieu mais qui lignore, se brise sur le mur du néant et reflue en donnant un caractère absolu à des réalités relatives.
Il existerait deux « passions-mères »: lune concerne plutôt les facultés irrationnelles, le désir et la force; lautre plutôt les facultés rationnelles.
Le premier enchainement, dans lirrationnel, part de la "passion-mère" de lavidité, tandis que la passion-mère liée à lintellect est lorgueil. Lavidité et lorgueil définissent une sorte de captation métaphysique qui tend à recourber toute réalité autour de lego, pour la posséder, cest-à-dire, par un choc en retour inévitable, pour_être_possédé par elle.
Lavidité engendre la perversion du désir, lobjectivation de léros, la débauche, où lautre nest plus quun objet. Lavidité et la débauche engendrent lavarice: tout est pensé en termes davoir. Lavidité, la débauche et lavarice engendrent la tristesse et
lenvie : la tristesse de ne pas tout avoir (tutto, subito) et le ressentiment envers ceux qui possèdent. Doù naît la volonté de détruire, la haine de soi et des autres, la colère.
Lorgueil - et voici lautre enchainement qui recoupe le premier -- provoque la vaine gloire, la parade narcissique des séductions, et par conséquent la colère, la haine quand on nobtient pas ladoration des autres, et la tristesse, "tristesse pour la mort", dit Paul, limmense lassitude, le goût de cendres que laisse la passion lorsquelle se retire et quon saperçoit quelle nétait pas exaltation de lêtre, mais boursouflure du néant.
Ainsi vient loubli, au sens dinsensibilité spirituelle. Nous perdons létonnement, lémerveillement, la gratitude, cette foi première dans la révélation des êtres et des choses, comme disait Khomiakov, le cur se durcit, se couvre de boue et de «graisse », cesse dêtre une antenne infiniment sensible.
En arrière-plan, Maxime le Confesseur décèle langoisse, « la peur cachée de la mort , la Mort avec une majuscule, comme aurait dit Lacan, la Mort dont notre disparition biologique nest que lexpression et peut-être le remède.
Mais langoisse - tout comme la nostalgie du paradis, si proche dans lamour et dans la beauté, pourtant toujours perdu - langoisse et la nostalgie nous éveillent, non pas encore à la lumière de la foi, mais à son obscurité où nous pressentons la présence du Christ. Langoisse devient alors la conscience que nous risquons dêtre absorbés par "ce monde" comme réseau dillusions, platitude et vide. Langoisse devient crainte de Dieu, elle empêche de nous identifier au jeu mortel de ce monde. Et nous découvrons que, plus profond encore, il y a le Christ. Le désespoir nest sans issue, quelqu'un qui sinterpose entre nous et le néant. Alors lascése va libérer le dynamisme de notre véritable nature, le Christ, si nous nous tournons vers lui, si nous lui faisons place, va nous faire passer dun état contre nature à un état selon la nature pénétrée par la grâce, dans son humanité unie à sa divinité. Cette ascèse est une ascèse chrétienne parce que cest ladhésion personnelle à un Dieu à la fois caché et révélé. Cette ascèse nous ouvre à la confiance et à lhumilIté, il sagit dabord dadhérer au Christ de toute notre angoisse, de toute notre nostalgie, et même de toute notre incapacité à nous repentir, nous purifier et prier: car cest lui notre repentir, notre purification et notre prière.
« Seigneur Jésus-Christ notre Dieu, écrivait saint Isaac le Syrien, par tes souffrances apaise mes souffrances, par tes plaies guéris mes plaies... Que ton corps tendu sur larbre de la croix déploie vers toi mon esprit que les démons écrasent... Que tes mains saintes percées de clous marrachent au gouffre de la perdition... Que ton visage qui reçut gifles et crachats éclaire ma face souillée dinjustices... Je nai ni coeur brisé pour partir à ta recherche, ni repentir, ni tendresse... Je nai pas de larmes pourte prier. Mon esprit est enténébré, mon coeur est froid, je ne sais pas le réchauffer par des larmes damour pour toi,.. Je tai abandonné. Ne mabandonne pas. Je me suis éloigné, toi, sois à ma recherche. Conduis-moi dans ton pâturage, parmi les brebis de ton troupeau...»
Lhumilité, la confiance, lattitude de lenfant qui balbutie, la pauvreté intérieure, la dépossession, voilà finalement le véritable désert. Là intervient l'immense grâce de la mémoire de la mort - - toujours la Mort avec une majuscule : quelque chose qui ressemblerait à la nausée sartrienne, au sens de la dérision chez Ionesco - mais tourné non vers le néant, mais vers le Christ. « Une femme oublie-t-elle son enfant? Peut-elle cesser de chérir celui quelle a mis au monde? Même sil sen trouvait une, Moi Je ne toublierais jamais. Regarde, je tai gravé sur la paume de mes mains » (ls. 49,15). Alors, à travers le Christ vainqueur de la mort, de lenfer - qui est absence de Dieu ("Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi mas-tu abandonné?") -, la mémoire de la mort devient mémoire de Dieu. Langoisse elle-même devient confiance.
Mémoire de la mort -- mémoire de Dieu développent en nous cette sensibilité spirituelle qui sexprime dans une sobre émotion, à la limite dans le don des larmes.
Larmes damertume dabord, puis, quand nous découvrons combien nous sommes aimés, larmes de gratitude et de joie. Les larmes font du désespoir le lieu de lespérance. Elles prophétisent. Elles constituent ce moment où lâme et le corps, ensemble, dans le refus de linéluctable, tiennent un langage déchirant : "Non, je ne verrai pas mourir cet enfant", dit Agar lorsque son petit garçon est sur le point de mourir de soif dans le désert. Agar pleure: une source souvre dans son coeur, une source jaillit de la terre. Et Dieu vient pour pleurer toutes nos larmes, pour les remplir de sa lumière, afin de pouvoir, un jour, comme dit lApocalypse, sécher toutes les larmes de nos yeux. Jésus, devant Lazare mort, pleure. Il voyait la mort comme elle est. En quelque sorte du dehors, lui, le vivant. Dans sa nudité horrible de charogne. De l'image de Dieu vous avez fait une charogne. Il voyait la séparation, la haine, le mensonge, le péché- dont elle est lombre. "Et Jésus pleura". Cest le verset le plus court de la Bible. A Gethsémani, le corps tout entier de Jésus versa une sueur de sang. On pourrait dire que le corps tout entier de Jésus pleura, et pleura des larmes de sang. Alors vient la croix pascale, la résurrection. De même que Lazare, et cétait un signe, avait été ressuscité.
Cest pourquoi le coeur peut se "retourner" dans les larmes. "Bienheureux ceux qui pleurent, car Ils seront consolés". Les larmes spirituelles sont liées à la venue de lEsprit Saint, de lEsprit de résurrection, du Consolateur. "Dieu console dune manière secrète le coeur brisé". Le coeur de pierre "se liquéfie" dans leau des larmes, devient coeur de chair, infiniment vulnérable, infiniment consolé. Enfant perdu et retrouvé, lhomme sourit à travers ses larmes.
Retournement du coeur, métanoïa, transformation de toute notre approche du réel. La résurrection, la grâce baptismale, peut désormais germer en nous, et il faut écarter les obstacles qui lempêchent de se déployer. La véritable ascèse, celle de lhumilité et de la foi, apparait comme un abandon actif à la grâce qui nous dépouille peu à peu des peaux mortes, des personnages et des rôles, qui nous permet de respirer plus profondément, et de tout notre être, le Souffle de vie.
Les moyens de cette ascèse, on le sait, sont le jeûne, la chasteté et la veille ou léveil. On les retrouve dans toutes les traditions religieuses de lhumanité. Ce qui nous intéresse, cest leur usage proprement chrétien.
Selon les Pères - et cest un thème qui est passé dans la liturgie depuis Romanos le Mélode - Adam au paradis avait reçu le commandement du jeûne: cest-à- dire dune limitation volontaire par totale confiance en Dieu, afin de surmonter la tentation de lavidité et de lorgueil dont je parlais tout à lheure, afin de voir le monde sensible non comme une proie, mais comme une eucharistie. Par son jeûne au désert, le Christ nous a demandé de ne pas nous nourrir "seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu". La limitation volontaire nous permet, pour employer le langage de la psychologie contemporaine, de libérer, du moins en partie, le désir du besoin, pour quil devienne désir de Dieu, faim dun Dieu qui se donne à nous en nourriture. En quoi le jeûne est à peu près linverse de la publicité, qui tend au contraire à investir le désir fondamental de lhomme dans la multiplication des besoins. Et la limitation volontaire permet le partage fraternel, favorise la justice que postule lamour.
Le jeûne de nourriture est nécessairement lié au jeûne spirituel, et inversement: jeûne de lamour du pouvoir, des vains raisonnements et des vaines paroles, cest-à-dire de tout exercice de la pensée qui se retranche des forces unifiantes de lamour. Jeûne, surtout, de la médisance, car, a dit un Père du Désert, le seul péché, en définitive, cest la volonté de détruire lautre, serait-ce par la seule parole, par le seul mépris.
Au jeûne est étroitement liée la chasteté. La chasteté, ici, désigne une structure de lesprit, la capacité dintégrer toute la force de la vie dans le coeur-esprit aimanté par la beauté de Dieu. Il faut inverser radicalement lapproche freudienne : lexpérience spirituelle nest pas un ratage de la sexualité, cest la sexualité qui est un symbole de lexpérience spirituelle, comme le prouve linterprétation traditionnelle, aussi bien juive que chrétienne, du Cantique des Cantiques. La chasteté est unification avec soi-même dans le dépassement du jeu de lespèce, avec les autres, avec Dieu. Elle prophétise le Royaume et, dune certaine manière, lanticipe. Elle fait lhomme « séparé de tous et uni à tous », comme disait Evagre le Pontique, elle lui permet, pour reprendre une remarque de Grégoire le Théologien, de devenir son propre père, de sengendrer lui-même à la vie du Royaume. Léros, crucifié et métamorphosé par lagapé, consume dans le feu de lEsprit la temporalité dont il est dépositaire. La chasteté apparait ainsi comme une impatience de la Parousie. Dès maintenant, elle permet daccueillir lautre comme visage - cest la clé de la véritable pudeur, dans une entière non-possession.
Quant à la veille, ou éveil, cest dabord une sorte détonnement devant lêtre, devant la sacramentalité de lêtre. Lart peut beaucoup nous aider ici. Un enfant - demande à un peintre: Pourquoi peins-tu ce peuplier puisquil est là ? Et le peintre répond : Pour que tu le voies. "Dieu est saint, ce lieu est saint et je ne le savais pas", dit Jacob après sa vision. Or, depuis l'incarnation, cest toute la terre qui est sacrée, toute la terre constitue, disait le Père Serge Boulgakov, limmense graal qui a recueilli le sang jailli du flanc percé du Christ. Ainsi, à travers toutes choses, à travers la nuit de toutes choses, vient lEpoux. Le temps est désormais poreux à lultime, la séparation ne passe pas entre le profane et le sacré, mais entre lancien et le nouveau, comme aimait à le dire le Père Schmemann : il y a seulement, dans un dynamisme qui est justement celui de léveil, du profané et du sanctifié. Cest maintenant que vient le Royaume, et cest à sa lumière que léveil, la veille, la vigilance perçoit le prochain comme une icône et pressent ce Jour où, comme dit le prophète Zachanie: "Il y aura sur les clochettes des chevaux : sainte propriété du Seigneur, et... les marmites seront comme des coupes daspersion devant lautel".
Dans cette perspective, les vertus désignent la personne restaurée, ou plutôt instaurée dans son harmonie et son unité. Lélan de la nature, dévié et bloqué sur les voies de la dissemblance, suscite les passions. Le même élan, pris dans le mouvement de la ressemblance, provoque les vertus. Les Pères y insistent, il ne nous est pas demandé darracher de nous et danéantir les activités naturelles, mais de les purifier. « Car rien nexiste, dit lAréopagite, qui soit privé de toute participation au bien ». Ainsi se fait la métamorphose que Maxime le Confesseur stylise admirablement: "Chez lhomme dont lesprit tout entier se tourne vers Dieu, même la convoitise donne des forces à lamour brûlant pour Dieu, même la violence de la colère se porte dun seul mouvement vers lamour divin. Car, à la longue, la participation à la lumière divine, unifiant toute la force des puissances élémentaires, se transforme en amour brûlant, Insatiable". Cette métamorphose se réalise par lintégration de lhomme à lhumanité crucifiée et glorifiée de Jésus. Cest pourquoi le même Maxime peut écrire: "Lessence de toutes les vertus, cest le Christ". Les vertus sont donc divino-humaines: chacune delle participe à un mode particulier de la présence de Dieu, à un Nom divin, à une énergie divine qui, par la médiation de lhumanité christique, éveille en nous lénergie correspondante.
Ainsi, peu à peu, lhomme atteint le détachement et la liberté qui sont les conditions mêmes de lamour. En Christ, couronné dune flamme de lEsprit, le voici roi, prophète du Royaume, prêtre de lexistence universelle. "Sois comme un roi dans ton coeur, sur le trône de lhumilité. Tu commandes au rire daller, et il va; tu commandes aux douces larmes daller et elles vont. Tu commandes au corps, serviteur et tyran fais cela, et il le fait". (saint Jean Climaque)
Olivier Clément, théologien orthodoxe, professeur à l'institut de théologie orthodoxe Saint Serge (Paris)
article paru dans "Contacts" n° 142, trimestriel de réflexion orthodoxe, rue Victor Hugo 14, F-92400 Courbevoie, France