Orthodoxie française ?

Publié le par GURSOY Dursun

Orthodoxie française ?

 

L’orthodoxie, la vraie foi pour ceux qui la confessent est, personne ne le contesterait, présente en France. Pas très largement, il est vrai. Plus que le shintoïsme, par exemple, mais moins que l’islam, le bouddhisme ou le judaïsme. Pourtant, contrairement aux fidèles de ces autres religions, un certain nombre d’orthodoxes de l’Archevêché des églises de tradition russe en Europe occidentale considèrent comme nécessaire de créer un modèle spécifique de leur confession, purement local et totalement acculturé dans leur pays. Depuis quand ? Dans quel but ? Laissons la parole aux acteurs eux-mêmes.

 

Nous ne remonterons pas aux temps héroïques, à la fin des années 1920, quand le père Lev Gillet se convertissait de l’uniatisme et quand le vicomte Hotman de Villiers, le père Grégoire Jouanny et quelques autres (dont Élisabeth Behr-Sigel) fondaient la première paroisse orthodoxe française à Paris. Mais il est indispensable de faire mention d’un autre grand ancêtre de l’orthodoxie française, dont le rôle est largement occulté de nos jours : Jean-Claude Alain. Écrivain connu et futur fondateur des Scouts d’Europe, il exerça une incontestable influence sur certains jeunes orthodoxes dans les années 1950. Alors qu’il animait la Mission orthodoxe de la Radiodiffusion française, il élabora des Propositions concernant la place de l’Orthodoxie en pays latin, publiées dans le bulletin Carrick (N° 4, Mai 1953, p. 3). Voici quelques passages, parmi les plus caractéristiques,  de ce texte injustement oublié :

« Tout christianisme qui ne crie pas, ne témoigne pas, est destiné à demeurer stérile. Un choix  s’impose : agir dans la cité, dans la messe, ou demeurer inefficient… L’orthodoxie en France est-elle présente dans la vie publique ? Est-elle conquérante (non au sens du prosélytisme, mais de la simple présence) ? Est-elle incarnée dans des individus qui acceptent de l’assumer en face des romains, des protestants et des non-orthodoxes ? Il semble bien que la réponse soit non…

Que font les mouvements de jeunesse orthodoxes ? À qui s’adressent-ils ? À des garçons, à des filles qui, en cercle clos, parlent de littérature, souvent de religion, mais qui, en dehors de ces cercles ne rayonnent pas, n’ont pas d’influence sur leur milieu, en mélangeant fâcheusement nationalisme et orthodoxie en viennent à éliminer absolument tout ce qui n’est pas de leur génie national…

Avons-nous au nom d’impératifs nationaux infiniment discutables, le droit d’éliminer en fait de notre foi, de notre communauté orthodoxe, ceux qui ne parlent pas la langue russe ou grecque, ou roumaine ? Avons-nous pour but de garder jalousement une sorte de pureté close, donc stérile, ou bien d’apporter à d’autres non une langue et un nationalisme, mais ce qui fait de nous les fils rachetés d’un même Père ? »

La tentative de Jean-Claude Alain, peut-être prématurée, fit long feu. Mais dans les années soixante ses idées furent reprises par d’autres. L’un des principaux fondateurs de l’orthodoxie française sous son aspect actuel fut Gabriel Matzneff. Cet enfant spirituel du père Pierre Struve, jeune journaliste et futur écrivain à succès, écrivait en 1966 :

« Les meilleurs d’entre les Français venus à l’orthodoxie mettent un point d’honneur à  ne pas se russifier, ni à s’helléniser, car ils ont conscience que l’Église orthodoxe est l’Église une, sainte, catholique et apostolique confessée dans le Credo et que la réduire au monde byzantino-slave revient à nier son universalité Par leur témoignage, ils s’emploient à montrer que l’on peut être orthodoxe et Français ; par leur action ils tâchent d’aider la France à retrouver sa foi orthodoxe du premier millénaire. »

                                                                        (L’Archimandrite, La Table Ronde, p. 13.)

Fondé dans les premiers mois de 1964, un Comité de coordination de la jeunesse orthodoxe, animé par Gabriel Matzneff et Jean Tchékan, devint une sorte d’état-major du combat pour l’orthodoxie française. Un premier congrès de la Jeunesse orthodoxe se tint le 19 avril 1964 à Montgeron, d’autres suivirent, à Paris et en province. Furent organisées des sessions de formation spirituelle ou liturgique, qui tentèrent de stimuler des évolutions jugées indispensables. Des « communautés liturgiques » parallèles aux paroisses locales apparurent en province, à Caen, Angers ou au Mans, par exemple. Sous la rédaction de Jean Tchékan, on publia un bulletin, Activités de la jeunesse orthodoxe, qui informait de tout ce qui se passait de progressif dans les Églises orthodoxes. Les premières années, un réel esprit d’ouverture caractérisa rencontres et publications. Mais bientôt, l’objectif de la création d’une orthodoxie locale totalement débarrassée de ses attributs nationaux tardant à être réalisé, il devint nécessaire de redéfinir certaines orientations  stratégiques et doctrinales. Il fallait également prendre en compte, pour rester crédible à ses yeux, les idées d’une jeunesse avide de changements rapides et radicaux, alors largement sous l’emprise des idées de Mai 1968. 

Cette redéfinition eut lieu le 31 janvier et le 1 février 1970 lors d’une rencontre à Châtenay-Malabry, dans les locaux du Centre de la Métropole grecque. On élabora à cette occasion « une vision panorthodoxe » de l’avenir  de l’orthodoxie en France. Elle consistait « à tendre à une fédération des mouvements et des communautés qui, grâce à l’équilibre à réaliser entre l’ACER et la jeunesse grecque, serait une fédération sans élément fédérateur majeur. Le Comité [de coordination] devrait être… un lieu de rencontre qui aiderait à réaliser les décloisonnements nécessaires et qui aiderait, selon les lieux et les besoins, à engendrer de nouvelles communautés ayant chacune son visage propre ». (Activités de la jeunesse orthodoxe, N° 11, été 1970, p. 6)

Dans le domaine idéologique, les orientations furent données par Olivier Clément, participant à la rencontre de Châtenay. On a abouti en France, considérait l’éminent théologien français,

« à un ensemble ecclésial multinational et divers par ses origines, mais local par son implantation. Les jeunes, insérés de plus en plus dans la cité française, pratiquent de manières diverses le “mariage des cultures”. Leur problème devient : être orthodoxe ici et maintenant, non par simple héritage et pour des raisons ethniques, mais par une prise de conscience de l’universalité de l’Orthodoxie et de son rôle œcuménique… Il s’agit donc de choisir entre :

-          d’une part, l’effritement “biologique” des “refuges” par suite de l’abandon de nombreux jeunes qui n’arrivent pas à dépasser le blocage orthodoxie-nationalité ;

-          d’autre part, la chance de retrouver une Orthodoxie ramenée à l’essentiel en la dissociant d’un contexte historique passé dans lequel elle s’était installée. Le but est d’incarner dans des formes nouvelles la rencontre de l’Occident et de l’Orthodoxie, mettre l’intelligence occidentale au service du mystère… »

      La mise en place de cette orthodoxie rénovée devait, pour Olivier Clément, se faire avec l’assistance du Comité inter-épiscopal apparu en 1967, appelé à devenir « un organisme permanent qui coordonnerait réellement, d’une manière souple et réaliste, la vie de l’Église orthodoxe en Europe occidentale… » (Ibidem, pp. 1-3)

      Plus tard, l’âge de ses principaux animateurs avançant, la Jeunesse orthodoxe se transforma en une Fraternité orthodoxe, s’efforçant de regrouper et d’organiser les progressistes de toutes générations. En 1975,  en témoignage « de l’acceptation réciproque de la France et de l’orthodoxie » et « avec l’accord et l’appui des nos frères catholiques et protestants » parut, sous la rédaction de Jean Tchékan, le premier numéro du bulletin du Service orthodoxe de presse et d’information (SOP N° 1, Octobre, 1975, pp. 1-2). Cet organe diffuse à ce jour une information sur la vie de l’Orthodoxie française et universelle largement conforme aux vues de ses fondateurs.

     Être orthodoxe en France, après Vatican II, était devenu beaucoup plus facile. L’orthodoxie était à la mode et il était généralement très gratifiant de débattre avec des catholiques, souvent encore novices dans ces domaines, du Filioque, de l’hésychasme ou de la théologie de l’icône. Cela les intéressait parfois plus que tel vieux prêtre russe. La tentation de suivre la voie de la facilité et de rompre avec ses origines était donc forte. Beaucoup de jeunes issus de l’émigration russe y succombèrent. Avouer ne pas communier chaque dimanche, être attaché au slavon ou trouver du charme au chant du chœur de la cathédrale St-Alexandre-Nevski, c’était risquer de se créer une réputation de réactionnaire, sinon de demeuré intellectuel.

Dans les années qui suivirent, au lieu d’unifier les orthodoxes de France, les partisans de l’orthodoxie française évoluèrent vers des usages propres, élaborèrent des codes qui les différencièrent des fidèles attachés à leur tradition nationale. Un modèle d’orthodoxie qui se présentait comme universel devint particulier, presque sectaire dans certains de ses aspects.

D’un point de vue strictement hexagonal, « l’effritement biologique » des émigrations, selon l’_expression  d’Olivier Clément, donnait effectivement plus d’importance numérique relative aux communautés appelées, selon leurs fondateurs, à construire l’avenir de l’orthodoxie et semblait conforter leur projet. Mais il suffisait de se rendre dans un pays  voisin, n’importe lequel, pour constater que personne n’y parlait de créer une orthodoxie spécifique, belge, italienne ou allemande, par exemple. Les offices s’y célébraient parfois, de plus en plus même, dans la langue locale, mais cela n’aboutissait pas à la création de structures socio-ecclésiales spécifiques. Sans aller si loin, on pouvait constater que, globalement, le projet élaboré par les idéologues de l’orthodoxie française n’avait que peu d’influence en dehors des deux juridictions de France soumises au Patriarcat de Constantinople, la grecque et, surtout, la russe.

 

Si on tente un bilan, l’orthodoxie française, trente ans après la mise en route de son projet, ne semble pas avoir occupé beaucoup plus de terrain qu’elle n’en contrôlait au départ. Les innombrables catholiques qui ont renoncé à leur vie religieuse pendant cette période n’ont pas rejoint en masse l’orthodoxie, ni même n’ont été notablement influencés par elle. Ils sont certainement plus souvent devenus bouddhistes qu’orthodoxes. Quant aux jeunes d’origine orthodoxe, ils se partagent actuellement entre tenant de la tradition et partisans du changement à peu près dans les mêmes proportions que par le passé.

Les orthodoxes français de notre Archevêché ne semblent pas avoir non plus élaboré leur tradition propre, ce qui se remarque, en particulier, dans le domaine liturgique. Y domine l’impression non pas d’un ordre nouveau, mais d’un grand désordre. Le Notre Père lui-même connaît chez eux de surprenantes variantes locales.

Les mouvements de jeunesse russes, que d’aucuns considéraient comme inadaptés et obsolètes, n’ont pas disparu. Ils recrutent au moins autant, sinon plus, que dans les années 1960-1970. Certains ont renoué des liens forts, y compris dans le domaine religieux, avec la Russie. Ils y ont même fait souche, sans que leurs membres occidentaux se soient « désengagés de la cité » dans les pays dont ils sont des citoyens parfaitement intégrés. Les paroisses russes sont toujours là, elles aussi, pratiquement aussi nombreuses et souvent plus fréquentées que dans les années 1970.

Cette situation que tout le monde connaît ou pourrait connaître ne cadre guère avec les conceptions que nous avons exposées plus haut. Rien de ce qui y était souhaité ou annoncé ne s’est produit, pas même l’émergence de jeunes forces capables de reprendre à un niveau acceptable le flambeau des idéologues et stratèges de l’orthodoxie française qui avaient lancé le mouvement. De petites communautés dispersées de ci de là, recrutant un clergé parfois peu formé, ne sauraient guère constituer le fondement d’une Église locale française dans un avenir prévisible.

Les tenants de l’orthodoxie française ne se sont guère renouvelés, non plus, sur le plan des idées. Ils se servent toujours des mêmes arguments élaborés il y a un quart de siècle, qui semblent ne tenir compte d’aucune des évolutions récentes dans le monde orthodoxe. Les idées paraissent vraiment avoir changé de camp. La protection fluctuante de l’omophore du Patriarche de Constantinople, par ailleurs, n’est pas un abri en béton. Elle dépend de facteurs largement hors de portée de l’orthodoxie française et ne peut à elle seule durablement assurer sa survie.  L’Assemblée des évêques orthodoxes, avatar actuel du Conseil inter-épiscopal, n’est toujours qu’un organisme consultatif, dont les membres sont au demeurant assez désunis.

           

Alors, finalement, y a-t-il une place pour une tradition orthodoxe spécifiquement française au sein de l’Archevêché des églises de tradition russe en Europe occidentale?  Sans doute,  si elle abandonne ses dogmes dépassés et son attitude sectaire, si elle reconnaît le droit d’existence à d’autres traditions, si elle respecte l’ordo liturgique et les règles canoniques de l’Église orthodoxe. Souhaitons que la raison l’emporte et que puisse se construire en Europe occidentale une Église locale multiple, pacifiée et respectueuse du prochain, même s’il ne partage vos convictions.

 

Nicolas Ross  

http://fr.groups.yahoo.com/group/orthodoxierusseoccident/
 

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